Jean-Louis Trintignant dans "Le Conformiste" de Bertolucci (1970).

Jean-Louis Trintignant dans "Le Conformiste" de Bertolucci (1970).

   Définition : Le Conformisme    Dictionnaire Larousse   

Tendance à se conformer aux usages, à accepter les manières de penser ou d'agir du plus grand nombre, les normes sociales. 

Penser contre son temps, c'est de l'héroïsme. Mais le dire, c'est de la folie.

Eugène Ionesco

 

Le Conformisme consiste à faire ce que tout le monde fait, peu importe ce qui est juste. 

La Moralité c'est faire tout ce qui est juste, peu importe ce que font les autres.

 

 

          Une illustration par le Cinéma              

Le Conformiste  de Bernardo Bertolucci (1970)

  • Jean-Louis Trintignant : dans le rôle de Marcello CLERICI (professeur de philosophie).
  • Stéfania Sandrelli : dans le rôle de Giulia, une petite bourgeoise qu'il épouse par conformisme.

Oscar du meilleur scénario adapté : Roman d'Alberto Moravia (1951).

   Résumé   

On aurait pu taxer Marcello de nihilisme. Et pourtant, dans cette Italie des années 30, Marcello, être faible, obsédé par un crime qu’il croit avoir commis, alors qu’il n’était qu’un enfant, a opté pour le fascisme, par lâcheté ou plutôt par "conformisme". C’est pour être "dans la norme" qu’il a épousé la très bourgeoise Giulia et c’est pour rester "dans la norme" qu’il a accepté d’espionner et d’abattre le professeur Quadri qui mène, à Paris, une campagne antifasciste...

 

   Analyse    

Bertolucci met en scène ce sommet d'esthétisme glacial qu'est "Le Conformiste". Le film se décompose en deux parties clairement distinctes : la première est un puzzle qui vise à "expliquer" la personnalité de Marcello, magnifiquement interprété par Jean-Louis Trintignant, à partir d'un traumatisme de l'enfance ; la seconde, plus linéaire culmine avec la scène insoutenable du meurtre , dilatée et magnifiée par le montage (de Franco Arcalli).

C'est que le cinéaste vise à percer le mystère d'un homme qui aurait pu être tout autre chose qu'un fasciste, si ne le tenaillait le désir d'être "normal". On pense évidemment au livre d'Hannah Arendt dans "Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal", qui théorisa cette démission de la pensée, cette abdication face au totalitarisme. Marcello incarne ce rêve d'être "comme les autres", lui qui semble solitaire, qui a vécu des brimades et des violences sexuelles suivi d'un meurtre. Sa famille elle-même (un père fou interné à l'asile et une mère qui vit au milieu de ses chiens et de la drogue), représente "l'anormalité" insupportable. Au fond, il ne lui reste plus qu'à aller dans une direction opposée, c'est à dire être acteur et non victime ; cette volonté se traduit par des petits gestes  (frapper le chiot de sa mère), par la violence commandée (le chauffeur chassé puis, bien sûr, le double meurtre), mais aussi par la "famille normale", une épouse niaise (magnifique Stéfania Sandrelli) et son épouvantable mère.

Jean-Louis Trintignant et Stéfania Sandrelli

Jean-Louis Trintignant et Stéfania Sandrelli

S'il entrevoit une autre vie possible à Paris, avec Anna (sublime Dominique Sanda), que l'opposition entre les couleurs désaturées en Italie et chaudes en France met en valeur, son âme damnée, et le chauffeur fasciste, le remettent dans le "droit chemin" : c'est que, on le sait depuis au moins Albert Camus, mettre le doigt dans un engrenage ne laisse plus d'autres choix que d'aller jusqu'au bout. Marcello ne peut que se perdre et résister aux supplications d'Anna. Son itinéraire le conduit à la fin du film à la dénonciation de Lino, son amant/agresseur toujours vivant, et d'italo, son ami aveugle, en un dernier geste aussi désespéré que vengeur. Mais la dernière image est cruelle : assis derrière une grille réelle et symbolique de son nouvel enfermement, il n'a plus rien ; ce qui justifiait son engagement est un leurre, sa vie un gâchis.

Dominique Sanda

Dominique Sanda

Dans cette analyse psychanalytique, Bertolucci brosse également le tableau d'une Italie qui n'en finissait pas de digérer son fascisme : les décors somptueux, écrasants, sont peuplés d'arrivistes médiocres ; la religion, rendue omniprésente par des images, est une coquille vide (voir la scène de la confession) ; au final seul le décorum compte, seules les apparences, avec les jeux de miroirs et de reflets, ont quelque réalité. Le cinéaste n'est pas pour autant tendre avec le retour de la démocratie : le peuple s'est simplement retourné, prêt à suivre un autre chef avec le même aveuglement, et peut-être la présence de nombreux chiens dans le film est-elle une métaphore de ce comportement.

On l'a dit, Bertolucci filme en esthète : la lumière, les cadrages, la scénographie sont d'une maîtrise absolue, à la limite de la préciosité. Des travellings fluides à celui, tremblant, de la poursuite d'Anna, c'est un éblouissement permanent de toute l'intelligence de sa réalisation. On trouvera sans peine des partis pris qui dépassent le scénario pour exprimer l'indicible ou interpréter ce qui n'est qu'esquissé : la lumière qui baigne l'étreinte dans le train, le jeu d'ombre quand le dialogue évoque la caverne de Platon, la séparation des deux époux par une étagère à la fin du film, autant de plans qui ajoutent une signification seconde (ou première ?) à la narration. De même, pour rendre plus oppressante une histoire qui l'est déjà singulièrement, le cinéaste "cache" régulièrement un troisième personnage : "Arbres", le chauffeur, ou la belle-mère ou, évidemment, Manganiello, l'agent fasciste. Car dans ce monde policé, l'intimité est une illusion, une de plus.

S'appuyant sur la belle et entêtante musique de Georges Delerue, Bertolucci compose une manière de chef-d'œuvre distant, dont la froideur impitoyable est le reflet d'une vision extraordinairement pessimiste, celle d'un monde dans lequel les purs sont impitoyablement écrasés. Trintignant y est impérial, raide et glacè, mais les seconds rôles (Pierre Clémenti, Gastone Moschin) comme l'attention perpétuellement accordée aux détails sont pour beaucoup dans cette réussite, sans doute l'un des films les plus noirs et désespérants sur la condition humaine jamais produits.

Conformisme
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